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Etre malade mental en prison peut signifier subir une triple peine

Tous ceux qui connaissent le monde carcéral sont unanimes à penser que la majorité des personnes détenues sont en réalité des malades. Le dessin réalisé par une personne détenue pour le concours organisé par la Fraternité du Bon larron l'illustre bien.

Cyrille Canetti, psychiatre en prison pendant 18 ans à Fresnes, Fleury Mérogis et la Santé, contrôleur au CGLPL et chargé d'une consultation pour sortants de prison, va plus loin que le rapport publié par Human Rights Watch qui dénonce les conditions de détention des personnes présentant des troubles psychiatriques en France. 
Son message incite à ouvrir un vrai débat citoyen sur la mission de la prison... 

On ne peut que se féliciter du fait que Human Rights Watch s’intéresse à la façon dont sont prises en charge les personnes malades mentales incarcérées en France. Mais il y a de quoi s’inquiéter du titre de son rapport : "Double peine". Malheureusement, il confirme ce que savent ceux qui se préoccupent un tant soit peu de la question : des malades de plus en plus nombreux ; des peines de plus en plus lourdes ; un accès aux soins souvent difficile ; des soignants débordés – de même que le personnel pénitentiaire ; des lieux inadaptés à une prise en charge correcte ; une surpopulation carcérale avec des malades qui inquiètent leurs codétenus dont ils ont eux-mêmes peur ; des femmes, bien moins nombreuses que les hommes, et de ce fait privées de certains soins ; des conditions de détentions aggravant les troubles quand elles ne les provoquent pas...

Le malade mental souffre et c’est sa peine

Tout cela est vrai, absolument vrai. Sans négliger le traitement réservé aux personnes détenues hospitalisées en établissements psychiatriques : isolement, contention parfois, durées de séjour écourtées, interdiction de participer aux activités thérapeutiques, etc.

Mais la double peine ne tient pas qu’à la mauvaise qualité des soins ni aux effectifs soignants insuffisants. Par essence, être malade mental et en prison est une double peine. Il ne suffit pas que les fous soient bien traités pour qu’ils trouvent leur place en détention. Comme le déclarait le psychiatre Henri Ey 

"La maladie mentale sous toutes ses formes et à tous ses degrés constitue essentiellement une pathologie de la liberté, où par l'impossibilité d'accéder à un empire suffisant sur soi-même, où par la force de l'inconscient qui pèse de tout son poids dans la détermination des actes et des sentiments, le malade mental est anormalement enchaîné au fond de lui-même."

Le malade mental souffre et c’est sa peine. La prison en est une autre et c’est la double peine. Pour peu que les soins soient insuffisants ou de mauvaise qualité et c’est la triple peine.

De l’hôpital à la rue et de la rue à la prison

 Pourtant, au XIXe siècle, la psychiatrie voit le jour, elle revendique les malades incarcérés pour leur donner l’asile. L’article 64 du code pénal consacre l’irresponsabilité pénale en cas de démence au moment des faits. Les psychiatres qui exercent en prison ont alors une mission d’expertise.

Progressivement, ils prennent en charge les malades jugés responsables de leurs actes, pour en protéger le reste de la population pénale. Les soins qu’ils administrent visent à prévenir la récidive. C’est seulement dans la seconde moitié du XXe siècle que la souffrance des malades mentaux incarcérés est prise en compte. Les soins qui leur sont prodigués visent enfin à les apaiser. La création, en 1986, de services psychiatriques à part entière en milieu pénitentiaire relève d’une intention louable : donner aux personnes détenues la même qualité de soins qu’à l’extérieur.

Le XXIe siècle marque le virage sécuritaire. À nouveau, le fou n’est plus défini par sa souffrance mais par sa dangerosité. Ce n’est plus un être souffrant mais un être qui peut faire souffrir et dont il faut se prémunir. L’enjeu est de l’enfermer. La psychiatrie publique s’étant paupérisée, le nombre de lits hospitaliers ayant considérablement diminué et avec eux, la durée des séjours, le temps où les malades mentaux, délinquants ou criminels, trouvaient leur place à l’hôpital est largement révolu. Ils sont passés de l’hôpital à la rue et de la rue à la prison. Ce d’autant plus facilement qu’on peut les y soigner. La création des Unités hospitalières spécialement aménagées (Uhsa) en 2002 légitime encore davantage cette évolution.

Après que la psychiatrie est entrée en prison, c’est au tour de l’administration pénitentiaire d’entrer à l’hôpital. L’arsenal soignant est au complet en prison, toutes les conditions sont réunies pour créer l’appel d’air. La boucle est bouclée, délinquants et malades mentaux sont à nouveau réunis. On ne sait plus ce qui relève du soin et ce qui relève de la peine.

Hospitaliser ceux pour qui la peine n’a plus le moindre sens

Le rapport de Human Rights Watch aborde largement la situation du centre pénitentiaire de Château-Thierry. Les personnes détenues au quartier maison centrale souffriraient pour plus de 80% d’entre elles de troubles psychotiques. Faire hospitaliser ceux pour qui la peine n’a plus le moindre sens, ceux qui ne sont plus accessibles à la sanction pénale et qui relèvent avant tout de soins, permettrait probablement de fermer ce quartier maison centrale. Mais c’est malheureusement le renforcement des effectifs médicaux que propose le rapport.

Certes, la loi du 15 août 2014 relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales permet qu’une suspension de peine soit accordée aux personnes dont l’état mental est durablement incompatible avec leur maintien en détention. Mais inutile de se leurrer, il suffit d’observer la prise en charge en milieux psychiatriques des personnes détenues hospitalisées pour comprendre combien rares seront les services acceptant de recevoir les malades mentaux bénéficiant d’une suspension de peine.

Human Rights Watch interpelle à juste titre les ministres de la Justice et de la Santé, les juges et les procureurs, les directeurs de l’administration pénitentiaire et des hôpitaux psychiatriques. Il y a beaucoup à faire pour améliorer la qualité des soins prodigués aux personnes détenues. Mais elle n’adresse, hélas, aucune recommandation aux citoyens que nous sommes. Nous qui avons une large responsabilité dans l’évolution de cette exclusion.

Réapprenons à prendre soins de nos malades et il ne sera sans doute plus nécessaire d’augmenter les effectifs de soignants en prison.

Source : leplus.nouvelobs.com

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